SENEGAL, UN PAYS PRIS EN OTAGE (PAR MOMAR SOKHNA DIOP)

07 - Mars - 2021

Même s’il apparaît aujourd’hui comme un des intellectuels les plus farfelus que le Sénégal n’ait jamais connus, Abdou Latif Coulibaly, avait à l’époque raison d’énoncer que « la démocratie sénégalaise est prise en otage par ses dites élites parlementaires, judiciaires, religieuses, politiques au pouvoir comme dans l’opposition, médiatiques, etc. ». On peut regretter ces moments de lucidité.
C’est un constat que j’ai moi-même établi dans un ouvrage intitulé « Sénégal, diagnostic d’un pays candidat à l’émergence ».
En effet, depuis son accession à l’indépendance, le Sénégal a connu plusieurs régimes politiques dont la caractéristique commune se mesure à leur volonté de se maintenir au pouvoir.
Le Président Léopold-Sedar Senghor avait déjoué le projet de souveraineté de Mamadou Dia pour instaurer un régime présidentiel pendant 20 ans, avant de le léguer à Abdou Diouf dans un processus de dévolution de type monarchique. Dans la continuité de son prédécesseur, Abdou Diouf a renforcé la concentration du pouvoir entre les mains du chef de l’Etat, tout en aggravant au plan économique l’endettement du pays.
En l’an 2000, le Sénégal a connu sa 1ère véritable alternance politique avec l’arrivée d’Abdoulaye Wade ; un événement qui avait suscité beaucoup d’espoirs, qui malheureusement se sont très vite mus en désespoirs avec sa volonté de léguer le pouvoir à son fils.
L’accession au pouvoir de Benno Bokk Yakar avec à sa tête Macky Sall, marque la deuxième alternance démocratique du Sénégal, mais également la descente vers un pouvoir de plus en plus autocratique.
Tous ces constats montrent que depuis les soi-disant indépendances, les dirigeants qui se sont succédés à la tête de l’Etat étaient animés par la seul volonté de conserver le plus longtemps possible le pouvoir, quitte à user de tous les moyens nécessaires.
Les échecs successifs des politiques gouvernementales africaines qui résultent principalement de la mal-gouvernance ne sont-ils pas à l’origine de la question polémique que soulève Axelle Kabou « et si l’Afrique refusait le développement ? »
La principale motivation est que la politique est une sinécure, une voie rapide d’enrichissement qui suscite de nombreuses vocations auprès des acteurs peu vertueux de la scène publique.
Les parlementaires ne sont pas en reste. La majorité mécanique qu’ils constituent fait d’eux la caisse de résonnance des forfaitures du pouvoir exécutif. Ils votent sans responsabilité ni scrupule toutes les lois qui leur sont soumises pour préserver les avantage induits par leur cooptation dans les arcanes du pouvoir.
La plupart des partis politiques sont également complices lorsqu’ils concourent à l’expression du suffrage universel sans pour autant se pencher sur des projets alternatifs capables de sortir le pays des difficultés auxquelles il se trouve confiné depuis 1960, l’année d’accession du pays à l’indépendance.
Dans le même temps, l’élite intellectuelle se complait dans la marchandisation de leur savoir au plus offrant, c’est-à-dire à l’Etat principal distributeur des prébendes indues.
Les religieux qui jouaient un rôle fondamental de médiateurs dans les situations de tensions sociales sont devenus divisés voire muets et envahis par des courtiers qui, dans la grande majorité, sont tournés vers des positions partisanes.
Pendant ce temps, la jeunesse sans perspective d’avenir a pour seul horizon « Barça ou Barsakh », l’Europe ou la mort.
Face aux difficultés accumulées, la volonté de conservation du pouvoir du pouvoir actuel a plongé le pays dans un chao mortifère, qui prend parfois des formes de guerre civile larvée.
L’arrestation arbitraire d’Ousmane Sonko, leader charismatique et influent de la scène politique a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase.
En effet, en toute objectivité, l’actuel régime Benno Bokk Yakar s’agrippe à la conservation du pouvoir, quitte à user de moyens non conventionnels, anti-démocratiques pour réduire à néant toute opposition. Le peuple sénégalais semble désormais refuser cette pratique.
Face à cette situation chaotique, l’Etat dispose de deux solutions : s’obstiner sur la voie actuelle et endosser toutes les conséquences ou laisser se poursuivre sans entrave le jeu démocratique avec l’option probable d’une alternance politique. Cette dernière alternative semble correspondre aux exigences de la jeunesse sénégalaise. Il est encore temps de l’écouter.
Momar-Sokhna DIOP
Professeur d’économie-gestion et écrivain

 

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